La Bastille, symbole plus que victoire.

Première pierre posée le 22 avril 1370. Achevée en 1383

Longueur : 66 m. Largeur : de 30 à 34 m. Hauteur des tours : 24 m (5 niveaux). Fossés : 24 m de largeur et 8 m de profondeur. Epaisseur des murs : 2 m. Garnison de 30 à 70 hommes. Encadrement : 1 gouverneur, 1 lieutenant du roi, 1 major, 1 médecin, 1 chirurgien-barbier, 1 prêtre, 1 économe, 4 porte-clés (gardiens). Personnel : 1 rôtisseur, 2 ou 3 cuisiniers, 1 marmiton, 1 scieur de bois et quelques valets, cochers, laquais.

On est en pleine guerre de Cent ans. Paris vit sous la menace constante des Anglais et pour se protéger, les parisiens ont érigé une ligne de fortifications : deux bastides, deux tours en bois pour défendre chacune des entrées de la capitale. Mais comme ce n'est pas suffisant, on décide en 1370 de renforcer la tour de la porte Saint-Antoine, celle que tout le monde appelle "la Bastille". Malheureusement, la citadelle ne jouera jamais son rôle défensif. Une série de capitulations confirme très vite ses pauvres qualités stratégiques : sitôt assiégée, la Bastille se rend.

Première reconversion :

La couronne réquisitionne le bâtiment pour y entasser armes et joyaux. François Ier va même y donner de somptueuses réceptions. Les salles sont ornées de draperies et les murs couverts de roses. Cela va durer jusqu'au milieu du XVIIè siècle.

La prison :

Arrive Richelieu. Le cardinal tient le pays d'une main de fer. Il décide de transformer la forteresse en prison. Symbole de l'arbitraire : les lettres de cachet qui autorisent l'emprisonnement sur simple signature du roi. N'importe quel ministre peut remplir une fiche d'enfermement; le roi signe sans se poser de question. bon nombre de vengeance vont ainsi se régler. Souvent on entre à la Bastille sans savoir pourquoi ni pour combien de temps. Cibles privilégiées, les conspirateur de tout poil : espions, écrivains, hérétiques, courtisans déchus, aristocrates indisciplinés, gentilshommes libertins ...

Un lieu pour les riches :

Bizarrement, un bref séjour à la Bastille n'avait rien de déshonorant à l'époque, du moins pour les fortunés. C'était, disait-on, "une faveur particulière du roi que de se voir condamné à une si belle prison". De fait, certains demandaient à se faire enfermer pour échapper à leurs créanciers. Un prince de sang, descendant d'Henri IV, fut même embastillé quelques jours sur ordre du roi pour une banale querelle de jeu. Plus incroyable encore, le roi versait parfois une pension à ceux qu'il faisait emprisonner.
En fait, le séjour à la Bastille pouvait être tellement agréable que certains payaient pour pouvoir prolonger leur séjour et il fallait parfois recourir à la force pour les en déloger. D'autres, une fois sortis, offraient des cadeaux à leurs anciens geôliers (une bibliothèque, une tapisserie ...) avec un petit mot gentil pour exprimer leur reconnaissance.

Un lieu pour les pauvres :

Il y avait l'autre Bastille : celle des miséreux qui s'entassaient en dessous. Celle des mauvais traitements, des sévices, des tortures. Certains passaient des mois dans des basses-fosses inondées chaque hiver. Pas de literie, juste un peu de paille que le prisonnier devait acheter à prix d'or. Régime au pain sec et à l'eau, et les rats pour compagnie. Quelques uns se laissaient mourir de faim, d'autres devenaient fous.

Des chambres aménagées :

Les prestigieux pensionnaires étaient accueillis par le gouverneur en personne, avec tous les égards dus à son rang, les invitant même parfois à sa table. Les gardiens avaient pour consigne de faire preuve de "beaucoup de douceur et de politesse". Les chambres étaient aménagées au goût de chacun(e). Le prisonnier fortuné faisait venir ses propres meubles, ses tapisseries, sa bibliothèque, ses animaux de compagnie et ... son valet de chambre.
Au nombre des privilèges, il y avait la liberté de se déplacer dans l'enceinte de la prison, la possibilité de recevoir (certaines dames de qualité tenaient salon), la liberté d'écrire (que certains mettaient à profit pour se plaindre de leurs mauvais traitements). On autorisa aussi à un chimiste de poursuivre ses recherches sur la fabrication ... d'engins explosifs !
Quant aux repas, voici un exemple rapporté par un gentilhomme : "Soupe de pois verts garnie de laitue bien mitonnée et de bonne mine, avec un quartier de viande sur le dessus; une tranche de bœuf succulente avec du jus et une couronne de persil; un quartier de godiverau (genre de quenelles) bien garni de ris de veau, de crêtes de coq (fort appréciées à l'époque), d'asperges, de champignons, de truffes; une langue de mouton en ragoût; et pour dessert, un biscuit et deux pommes reinettes". Cela va sans dire, tout cela servit dans de la vaisselle en faïence et couverts en argent.

Les oubliettes :

C'était un risque bien réel. Le règlement exigeait que pour être libéré, un prisonnier devait avoir moyen de subsistance. Si tel n'était pas le cas, on le gardait. Il arrivait aussi que des dossiers se perdent ou qu'un ministre finissent par oublier l'existence de celui qu'il avait fait enfermer. Sans relations haut placées, le pauvre n'avait guère de chance de ressortir un jour.
En 1749, le gouverneur s'intéressa à un pauvre invalide devenu trop sale et trop encombrant. Renseignement pris, il s'agissait d'un certain Armet de La Motte d'Avezot, gentilhomme bourgeois embastillé pour une peccadille depuis 54 ans et 5 mois. Ceux qui l'avaient envoyé en prison étaient morts depuis longtemps. Devenu fou et indésirable, on le transféra dans un couvent ... derrière d'autres murs.

Le 14 juillet 1789 :

Ce jour-là, la Bastille ne comptait plus que ... 7 prisonniers. Vétuste, trop chère d'entretien, sa démolition avait été envisagée dés 1784. Un projet prévoyait à la place l'édification d'un temple de la Liberté et une statue du roi Louis XIV. Les parisiens en décidèrent autrement.
Le 14 juillet, la foule se présente aux Invalides et obtient 32.000 fusils. Il ne manque que la poudre. Celle-ci est entreposée à la Bastille. La forteresse est investie et capitule pour la dernière fois, sans résistance.
Au lendemain de la bataille, un entrepreneur recrute 100 "chômeurs" pour démolir l'édifice. Il achète les ruines à bas prix, fait graver les pierres, transforme les ferrures en presse-papier, encriers ou tabatières et revend le tout comme souvenirs.

2 prisonniers célèbres :

Le premier fut le mystérieux "masque de fer". Prisonnier de l'état depuis 1669, il est arrivé à la Bastille le 18 septembre 1698, affublé d'un masque de velours noir. Il y décèdera en 1703 et sera enterré sous un faux nom. Durant sa captivité, personne n'a jamais pu voir son visage. Aucun garde ne devait avoir de rapport avec lui et il ne fut jamais servi que par une seule et unique personne. A sa mort, on brûla son mobilier et on fit fondre tous ses ustensiles. De nombreuses hypothèses coururent sur ce personnage : pour certains il fut le frère jumeau de Louis XIV, pour d'autre le fils illégitime de Mazarin, ou bien le surintendant Fouquet, un comte italien ou encore un simple valet trop indiscret. Ce qui est sûr, c'est que cet homme savait quelque chose qu'il n'aurait jamais dû connaître.

Le second fut Latude (1725-1805). D'origine modeste, il n'avait qu'un rêve : approcher la cour. Pour y parvenir, il fit croire qu'un faux complot se tramait contre la Pompadour. Cela lui vaudra d'être enfermé à la Bastille dont il s'évadera très vite. Mais cet esprit naïf (romantique diront certains) écrit aussitôt à sa victime pour demander sa grâce, en précisant bien sa nouvelle adresse. De nouveau embastillé, il prépare aussitôt une seconde évasion. Celle-ci restera dans les annales, tant à cause de son audace que de sa préparation minutieuse (18 mois de travail !). Mais il sera vite repris. C'est une simple mercière, émue par le personnage, qui va obtenir sa grâce auprès du roi. Au total, Latude aura passé 35 années en prison. Mais il finira anobli et bénéficiera d'une rente jusqu'à la fin de ses jours.



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